Exposition Laura & Ricardo NILLNI 2015

du 10 décembre 2015 au 23 janvier 2016

De l’image au son : contrepoints à quatre mains
par Jean-Yves Bosseur


C’est à partir de 1996 que Laura et Ricardo Nillni ont entrepris de développer, sous le qualificatif d’Araoz, une démarche conjointe fédérée avec les moyens tout à la fois techniques et artistiques qu’offre la vidéo. Dès l’origine de leur échange, fondé sur une indéniable complicité, une notion s’est révélée fondamentale, celle de transparence, qui est ainsi devenue une ligne de force primordiale permettant d’allier et d’articuler de manière organique le son et l’image. Pour eux, « l'idée de transparence engendre un nouvel espace où son et image sont habillés par la même lumière ». Chaque étape de leur travail vidéographique à quatre mains a suscité une stratégie nécessairement spécifique. La plupart du temps, Ricardo s’est attaché à répondre aux impulsions rythmiques mises en oeuvre par Laura, dont le vocabulaire plastique, délibérément dépouillé, repose en grande partie sur des phénomènes élémentaires tels que points, lignes, carrés, formes de tau ou de croix... ; sans oublier la portée de cinq lignes parallèles, désormais inséparable de la notation musicale, présente dans Contrapunto (2007), mais qui apparaît déjà dans Portées disparues (2002) et, plus anciennement, dans des oeuvres sur papier. 
Loin d’en rester à une application systématique de principes posés a priori, la géométrisation et le quadrillage témoignent toujours chez elle d’une vision utopique qui représente une manière de questionner l’espace, de le « pousser dans ses retranchements », quelque part entre l’abstrait et le concret, entre rationalité et désordre, ce vers quoi semble tendre aussi la musique de Ricardo. S’il se déclare très sensible aux démarches plastiques axées sur les aspects formels géométriques, encore faut-il que, pour lui, « les bords mouvants donnent cette vibration comme celle d'une cellule qui bouge dans l'espace. C'est la vibration qui lui donne sa forme mouvante : c'est tout simplement une métaphore de la cellule organique. Je voudrais que ma musique soit perçue par le public comme un organisme vivant qui s'auto-construit, comme quelque chose qui a une vie propre, car je pars du vivant ». ».Dans chacune de ses oeuvres, Laura explore une multiplicité de modalités temporelles et de tempi, que ses points de départ soient des modules préalablement réalisés au moyen de l’aquarelle, comme dans Chaque endroit est un autre endroit (2009), basés sur des techniques numériques, comme dans Contrapunto, ou bien encore lorsqu’elle joue sur l’ambiguïté entre matériaux virtuellement suggérés et traces explicites, comme dans Papirolas (2013) dont le titre renvoie au mot japonais origami
De ces polyphonies de mouvements et de trajectoires naît une dramaturgie qui ne pouvait manquer de frapper l’imagination d’un compositeur. Toutefois, pour Ricardo, il ne s’agit nullement de poursuivre un cheminement strictement parallèle au projet plastique ni d’adopter le parti pris de l’illustration, qui n’entraîne le plus souvent que des redondances, de « vagues métaphores », pour reprendre l’expression de l’esthéticien Étienne Souriau. On ne trouvera donc pas ici de relation de cause à effet entre les éléments sonores et visuels, mais plutôt des entrecroisements complexes de sens, en un contrepoint de rapports fondé sur une confrontation de textures soumises à toutes sortes d’effets de glissement et de superposition, où s’opère une authentique conjonction entre les deux disciplines. On pourrait ajouter que, pour l’un comme pour l’autre, ce sont bien des matériaux en vibration qui sont physiquement soumis à l’attention de l’auditeur/spectateur.
Ricardo pratique aussi bien les techniques électro-acoustiques, dont il se sert le plus fréquemment pour les productions vidéo en collaboration avec Laura, que l’écriture instrumentale. Ainsi a-t-il composé en ce sens Wipe Boom Wipe pour l’ensemble Alternance. Cette partition l’a notamment amené à réfléchir musicalement sur les notions de frottement et de tamponnage explorées par Sol LeWitt, un artiste qu’il apprécie au plus haut point. Dans ce cas, son dialogue avec Laura s’est en quelque sorte inversé, la plasticienne ayant dès lors choisi de réagir à l’oeuvre musicale préexistante, ainsi qu’aux processus visuels qui ont contribué à engendrer celle-ci, pour créer El ojo (2015).
Dans plusieurs de leurs oeuvres communes est introduit un troisième terme, incarné par l’univers poétique de Jorge Luis Borgès dont l’intérêt pour la thématique du labyrinthe constitue un apport des plus vivifiant. 
Via Dolorosa (2015) insinue pour sa part une double mise en abyme. Plastiquement, Laura rend hommage à un couple de compatriotes argentins qui lui étaient proches, les artistes Alicia Hernandez et Ricardo Fernandez, se réappropriant certaines données de leur livre Chemin de croix – Tragedia dell’ ascolta, dont elle transfigure les quatorze stations de manière toute personnelle. Musicalement, cela a conduit Ricardo à introduire au sein de ses trames de sons électroniques, comme en filigrane, des fragments d’un choral de Bach et, dans les deux cas, ce processus apporte une incontestable profondeur expressive et sacrée à leur propos. Cela concrétise également pour eux une façon différente de décliner cette idée de transparence qui leur est si chère et d’avancer en conséquence une conception de la simultanéité image/son, selon un mode d’approche qui leur est propre et s’impose comme tout à fait singulier.


JYB, novembre 2015

Exposition Laura & Ricardo NILLNI

Exposition Laura & Ricardo NILLNI


Exposition Laura & Ricardo NILLNI


Exposition Laura & Ricardo NILLNI

Exposition Laura & Ricardo NILLNI
(photo Stéphane Vernière)

Exposition Laura & Ricardo NILLNI
(photo Stéphane Vernière)