HERNANDEZ & FERNANDEZ



Hernandez et Fernandez, Ricardo et Alicia… Permettez-moi de dire un peu du lien profond qui m’unissait à ces deux artistes. Pour moi cette nouvelle exposition est bien plus qu’une fenêtre ouverte sur une œuvre immense, fruit de quarante années de travail, et qui n’a pas fini de révéler ses trésors. Elle est l’occasion de ressentir à nouveau une foule d’émotions, les élans de tendresse et de respect que j’avais pour ce couple, exemple parfait à mes yeux de l’intégrité de l’artiste, et de les retrouver, comme s’ils étaient devant moi, avec leur sincérité, leur modestie, leur lucidité inquiète aussi. Ailleurs, Hélène Carron-Desrosiers parle du sens profond de leur œuvre mieux que je ne saurais le faire; je voudrais vous parler avec le cœur de Ricardo et Alicia.

HERNANDEZ & FERNANDEZ
Duo Violet
Acrylique sur toile écrue
crédit photo: Woytek Konazerwski

Notre première rencontre a décidé de tout je crois. Je me trouve devant un Ricardo sombre, élégant, coiffé d’un feutre marron. Un homme grave qui sourit peu. Qui ne demande rien. Qui m'observe derrière ses lunettes à monture d’écaille. Des marchands, il en a déjà rencontré beaucoup… Et cet être sensible, blessé, se méfie. Il guette chez son interlocuteur la faille, la faiblesse, la bêtise ...qu'il ne pardonnerait pas. Il me dit d'emblée : " Ne perdez pas votre temps, votre argent à nous exposer. Vous ne vendrez rien ». Je lui répondis vivement que ce n'est pas à lui de juger ou de préjuger ...que l'artiste c’est lui, mais le marchand, c'est moi.



Il m'offre son premier sourire; mince éclair de lumière dans un visage sévère. En un instant j’entrevois un homme passionné, sûr de son art, qui ne renoncera jamais à être reconnu, mais n’acceptera jamais aucun compromis; et cela m’intrigue. Plus il tente de se disqualifier, de me dissuader de l'exposer lui et sa femme, et plus j'ai envie de défendre leur travail. C'est la première fois que je me trouve dans cette situation inversée par rapport à ce que connaissent d’ordinaire les galeristes. L’artiste fait de l’anti-vente ...et moi j’achète, malgré lui!



Aucun de nous trois ne l’a regretté. Pour cette première exposition, je n’ai pas fait un vernissage avec leurs œuvres, mais quatre, quatre jeudis d'affilée, chaque fois sur une couleur différente. Et cinq affiches, une par couleur, plus une très grande, regroupant les quatre affiches. Quatre cocktails, 3000 cartons d'invitation. Tout fut vendu. Je crois bien qu’Alicia, Ricardo et moi bûmes une bouteille de champagne à nous trois pour fêter ce succès. Ils se regardaient, surpris, eux si stoïques dans l’adversité, si habitués aux non-ventes, et ils riaient comme sans doute cela ne leur était pas arrivé depuis des années.

HERNANDEZ & FERNANDEZ
Acrylique sur toile écrue
crédit photo: Woytek Konazerwski


Des collectionneurs improbables se sont émus pour ce travail énigmatique où le silence nous parle. Une dame, qui avait acheté un " duo " bleu, posant la main sur son coeur me dit : " ça me fait du bien ". Un jeune couple, Michael et Stefania, se prennent de passion pour leur travail et nous invitent chez eux en province pour que nous installions cinq pièces. Un ministre du gouvernement français et son épouse, passionnée d'art contemporain, repartent avec un énorme diptyque rouge…
Ainsi, de la rencontre fortuite entre un galeriste et deux peintres méconnus, est née une amitié si profonde que leur œuvre et leur personnalité sont aujourd’hui dans l’ADN de la galerie Victor Sfez. Je les ai amené partout où j’ai pu, installant leurs œuvres en divers endroits de Paris, à Strasbourg, dans des expositions privées ou collectives. Nous avons développé une confiance mutuelle et j’ai découvert progressivement la profondeur de la réflexion qu’ils poursuivaient autour de leur art, la rigueur de leur approche et, surtout, ce noyau fusionnel qu’ils avaient constitué l’un avec l’autre. Hernandez et Fernandez ne faisaient qu’un me semble-t-il et c’est cela qui a soutenu leur conviction, qui leur a donné la force de poursuivre pendant des décennies une expérience artistique comme il y en a eu très peu au vingtième siècle.

Ricardo nous a quitté le 6 décembre 2006. D'avoir trop fumé pendant trop longtemps trois paquets de cigarettes par jour. Avant de mourir il a conseillé à Alicia de continuer à s’appuyer sur moi et sur notre amitié. Je ne l’ai appris que six ans plus tard. En avril 2012, Alicia m'appelle alors que je me trouve au Maroc. Elle ne me dit pas grand chose: "Victor, viens vite me voir, c'est grave..." Je rentre à Paris, où je découvre une Alicia affaiblie, rongée par un cancer. C’est là qu’elle me raconte tout ce que Ricardo lui avait dit avant sa mort. Cela implique que nous allions elle et moi voir un notaire. Mes deux amis avaient décidé de me faire le plus beau et le plus terrible des cadeaux en me choisissant comme dépositaire de leurs œuvres et donc responsable de leur postérité. Alicia s'éteint le 29 juin 2012. J’accompagne dans ses derniers moments. Elle écoute une dernière fois sa musique préférée, la symphonie No15 en si mineur de Bach, ses mains frêles posées sur les écouteurs, les yeux fermés.  

Telle est l’histoire de l’exposition qui s’ouvre à vous aujourd’hui. Je n’ai pas fini d’explorer les cartons qu’H&F nous ont laissés : des collages, des gouaches, des aquarelles, des pastels, des toiles bien sûr, mais aussi des sculptures, des maquettes. Des masses de notes parfois difficiles à déchiffrer, écrites en espagnol et en français, en Hernandez et Fernandez surtout!

Merci à vous tous mes amis, de contribuer par votre présence à cet hommage rendu à deux des plus grands artistes minimalistes que la France ait accueillis.

Victor Sfez, septembre 2015




HERNANDEZ & FERNANDEZ
Acrylique sur toile écrue
crédit photo: Woytek Konazerwski




ALICIA HERNANDEZ ET RICARDO FERNANDEZ




L’échelle du monde n’est pas si grande qu’elle ne puisse se satisfaire de la surface d’une toile…A condition d’y mettre de l’ordre.

 Alicia Hernandez et Ricardo Fernandez sont des artistes minimalistes qui ont soumis leur art à l’impératif de la mesure. Mesure de la couleur, du plan, de la forme, de l’espace, de la perspective, de la lumière, du ton. Analystes du motif dans sa forme abrégée de rectangle, de carré, du seul trait, Alicia et Ricardo développent un style précis où le détail peut à lui seul faire basculer la perception. Toute leur œuvre scande le monde en structure périodique à la recherche de clarté. Il n’y a pas de place pour le flou, pas de place pour le chaos. La recherche de la vérité requiert de la minutie, de l’application, de la justesse. Aussi, la moindre altération de rythme est elle-même structurée. Pas un seul morceau de leur travail n’échappe à la ferme résolution de soustraire le sens aux effets de la brunante.
HERNANDEZ & FERNANDEZ
Acrylique sur toile écrue
crédit photo: Woytek Konazerwski

Cette esthétique rigoriste fait de l’exploration des nuances de couleurs une occasion non pas de se perdre dans un indéterminé de couleurs mais plutôt d’animer le regard au point de visualiser le monde à l’état d’algorithme.  Dans la série des crayons de couleur sur toile, des bandes de couleurs aux tons rapprochés sont strictement séparées par un même espace qui en fixe le fond de manière à permettre aux couleurs de ressortir les unes devant, les autres derrière, ouvrant un jeu de perspectives à la fois évocateur et révocatoire de multiples représentations : toutes les réalités perçues s’annulent en se réduisant à une séquence. Lorsque les bandes de couleur sont identiques, l’espace entre celles-ci varie pour en faire cette fois reculer le fond et laisser à nu un effet d’enchaînement rendant à nouveau  indifférents tous les objets du monde qui y participent, escaliers, claviers de piano, etc…
Le même monde simplifié se dévoile à travers les dessins « d’architectones » (par référence à Malévitch), objets théoriques appréhendés comme constructions indissociables de l’idée de maison mais une maison-théorême.

Le monde est fuyant. De l’infiniment grand à l’infiniment petit, il en reste des formules et à l’échelle humaine, des sensations. Dans ses essais, Montaigne écrit : « Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes les choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant ». Lorsque Ricardo et Alicia présentent un diptyque de couleurs dont la différence est à la limite du sensible, c’est bien l’instabilité de la réalité humaine qui est visée. Ces grands rectangles debout et figés comme des remparts de pierre qui n’avancent ni ne reculent, vibrent cependant d’un sens lointain, intime. La préscience de la fiction du monde accrochée partout, tout autour de chacun. Mais il y aura toujours la lumière, la merveilleuse lumière et « les couleurs qui sont des actions de la lumière » (Goethe). Et le silence qui les accompagne. Ne craignez pas le silence, on s’y retrouve si souvent. Tous, comme le ferait un myope, vous chercherez dans la contemplation de chaque tableau le point focal des secrets et mystères dissimulés en nous, partout présents, partout perdus, qui tracent une ligne de force, la ligne de tous les possibles avérés ou à venir, la ligne où tous les sens opèrent un volte-face pour laisser la place non pas au vide mais à un espace au-delà de toute représentation, un espace neutre propice à la vérité de chacun.

Victor Sfez vous propose d’entrer dans ce long silence créé par Hernandez et Fernandez, à l’abri ou à rebours des bruits du monde.



 Hélène Carron-Desrosiers, septembre 2015





Ricardo FERNANDEZ
Gouache sur papier Hammer
crédit photo: Woytek Konazerwski